jeudi 23 octobre 2008

Interview Lewis Trondheim

Bonjour à tous! Aujourd'hui j'ai l'honneur de vous proposer une interview d'un auteur éminemment célèbre: Lewis Trondheim. Connu du grand public comme étant le créateur de nombreuses séries à succès, dont les formidables aventures de Lapinot, ou Donjon (avec Joann Sfar), mais aussi d'excellentes séries estampillées jeunesse (Le roi catastrophe, les cosmonautes du futur, la série des Monstrueux ou de Allez racconte...), il est surtout pour les plus connaisseurs l'un des fondateurs de L'Association (maison d'édition créée en 1990, et qui aura par la suite une grande influence sur l'évolution du paysage de la bande dessinée), mais aussi un membres particulièrement actif de l'OUBAPO ... Artiste quelque peu contradictoire, il aime bien surprendre, et allez là où on ne l'attend pas, et surtout là où il ne s'attend pas lui-même. Il se dit que s'il y a bien un truc qu'il ne ferait jamais en BD c'est bien un western, quelques mois après il sort un épisode de lapinot dans un univers de Far West... Il annonce publiquement sa décision d'arrêter de dessiner (mais de continuer certaines séries au scénario), peu de temps après il sort un album dessiné (Désoeuvré, ayant pour sujet le pourquoi de cette décision justement), et un peu plus d'un an après, après être devenu directeur de collection chez Delcourt (Shampooing, c'est lui!), il édite Ile Bourbon 1730, un album de près de 275 pages, qu'il a entièrement dessiné!
A ses débuts, il a beaucoup oeuvré dans le minimalisme, graphique, mais surtout narratif (il a un faible pour l'itération iconique), et y reviendra ponctuellement tout au long de sa carrière...
Difficile à cerner, le Lewis Trondheim, surtout quand il dit dessiner minimaliste par flegme, par facilité technique, alors que son album bleu connote une démarche artistique de la necessité minimaliste et conceptuelle, que l'on ne peux pas juger sur des critères de (non)labeur ou de (non)virtuosité ... Alors, le minimalisme pour Trondheim, necessité symptomatique de la flegme, ou véritable amour artistique? On peut se poser la question...

SydN - Bonjour Lewis ! Tes interviews se font rares, je suis donc ravi que tu ais accepté de répondre à ces quelques questions. Il faut dire que ton œuvre comprend une part non négligeable de Bandes Dessinées Minimalistes, et qu'on t'interroge pourtant rarement dessus !

Lewis Trondheim - Comme c'est une interview sur le minimalisme, je me suis dit bêtement que je pourrais faire des réponses minimalistes.

SydN - Ahah, j'étais sûr que tu risquais de me faire un coup comme ça... Mais je vais essayer de tourner mes questions de façon à ne pas me faire piéger... Pour commencer, pourrais-tu donner une définition du minimalisme en Bande Dessinée ?

LT - Pfff...

SydN - Bon ok, je me suis fait piéger là on dirait... Reprenons! Le courant minimaliste, à la base, était un mouvement artistique des années 50. Il y avait la volonté d'aller à l'extrème opposition de la production "classique", en réaction au cloisonnement qui pouvait découler d'avoir une seule et unique approche (celle de la représentation figurative). Quand vous avez fondé l'Association, il y avait cette même démarche de s'opposer aux standarts graphiques, narratifs, de format, etc... Je vois ton approche minimaliste de tes débuts dans cette optique. Pourtant, la bande dessinée à évoluée, il existe aujourd'hui un nombre incalculable de style et de format. Quel est alors l'intérêt de continuer à faire du minimalisme aujourd'hui?

LT - Je ne sais pas. En tout cas, je ne pourrais pas faire "que" du minimalisme non plus. L'intérêt est d'avoir une palette de styles de façon à multiplier les formes de narration et ne pas se retrouver cloisonné à faire toujours le même truc.

SydN - Mais, pour reprendre un bon cliché qui a la vie dure, le minimalisme ne serait-ce pas un moyen de faire de la BD pour ceux qui ne savent pas dessiner ? D'ailleurs si tu avais été un dessinateur virtuose (comme Cyril Pédrosa, par exemple, que tu as publié dans ta collection Shampooing) à tes débuts, penses-tu que tu te serais interessé au minimalisme ?

LT - Evidemment que le minimalisme est la chance des dessinateurs médiocres. Pour épater les filles et les post ados, plein de dessinateurs vont coller des petits traits partout, mettre des effets couleurs incroyables etc... Alors, nous autres, les dessinateurs un peu médiocres, il nous reste le minimalisme, trouver un concept simple et l'exploiter. Et être performant dans la narration.


Moins d'un quart de seconde pour vivre (sur des dessins de JC Menu) (L'association, 1990)


SydN - Guy Delcourt est-il aussi sexy que Jean-Christophe Menu?

LT - En tout cas, il ne m'a jamais fait de coups tordus jusqu'à présent.


Psychanalyse (Le lézard, 1990)


SydN - Parlons maintenant plus directement de ton œuvre… Tes premiers albums (Monolinguiste, Psychanalyse, Le dormeur…) répondent à certains critères minimalistes (simplifications des codes, et itérations iconiques le plus souvent), mais cela apparaît plus comme étant à la fois un moyen de contourner les défauts techniques d'un dessin pas encore très au point, et à la fois comme une contrainte auto-imposée qui, prise comme un défi, stimule l'inventivité. A cette époque le minimalisme semblait donc être pour toi plus un outil qu'un but. Un aboutissement total dans le minimalisme ne t'interessait pas ?

LT - A l'époque, c'était le seul moyen à peu près efficace que j'avais trouvé pour raconter des histoires sans avoir trop honte de mon dessin. Quand j'ai fait Psychanalyse et Monolinguistes, tout le monde me complimentait et pensait que j'allais continuer dans cette voie. Et en bon emmerdeur, j'ai décidé de perfectionner plutôt mon dessin en faisant d'autres choses.

Le dormeur (Cornélius, 1993)


SydN - A l'inverse, tes dernières productions minimalistes (Bleu, et La nouvelle pornographie, chez l'Association) ne semblent pouvoir exister qu'au travers du langage minimaliste. Elles sont plus conceptuelles, plus hermétiques peut-être, et apparaissent moins comme un exercice de style. Qu'est-ce qui a bien pu évoluer entre temps dans ton approche?

LT - Ce qui est sûr, c'est que je ne serais pas parvenu à ce résultat en restant à faire du Psychanalyse toute ma vie précédemment. Mais je pense que je suis un peu trop joueur et que j'aime trop les défis. Alors quand, chez Bile Noire, ils m'ont contacté pour une page de bd minimaliste, muette et abstraite, ça a déclenché plein d'idées. Je leur ai fait une page, et de mon côté, j'ai dessiné 2 albums. Mais encore une fois, je ne ferais pas ça toute ma vie.

SydN - Entre ces deux périodes tu as notamment fait Mister O (et Mister I). Encore une Bd à contrainte. Mais est-elle vraiment minimaliste ? N'aurait-elle pas pu aussi bien marcher avec un personnage moins simpliste graphiquement (Lapinot par exemple…) ? Le minimalisme s'est-il imposé ici comme nécessaire ou alors était-ce plutôt un prétexte, une facilité ?

LT - A partir du moment où j'avais 60 cases par pages, il fallait bien trouver un système minimal pour dessiner. Et je ne me voyais pas étendre chaque histoire d'une à 6 pages pour faire un dessin "à la Lapinot". Il fallait que tout soit condensé en une page. J'aime bien cette densité. Mais est-ce encore minimaliste ? Sans doute que oui. Mais Pucca et Hello Kitty sont aussi minimalistes. Ce qui me fait plaisir, c'est que Mister O est étonnamment ma bande dessinée la plus "traduite". Il y a même une version japonaise.

Mister O (Delcourt 2002)


SydN - L'intérêt que tu portes au minimalisme et ta pratique dans ce domaine ont pu influencer, nourrir, ton travail plus « traditionnel », ou y a-t-il une réelle dichotomie entre ces différents travaux ?
LT - Je suppose qu'il y a toujours une perméabilité, mais elle est inconsciente. Je suis vraiment un dessinateur instinctif, pas un intellectuel. Je vais là où ça m'amuse, là où je ne suis pas encore allé.

SydN - Tout comme Veuve Poignet et Frotte-Motte de Greg Shaw (que j'ai interviewé ici-même), la Nouvelle Pornographie parle de sexe… En quoi est-ce si intéressant de parler de sexe dans une BD minimaliste?

LT - Ne pas tomber dans le réalisme, l'exhibitionnisme, le graveleux, le vulgaire. Ce qui n'empêche pas les histoires d'être bien grasses. Pour la nouvelle pornographie, tout c'est enchaîné très vite à partir du moment où j'ai trouvé le concept de base. Après, j'ai décliné.

La nouvelle pornographie (L'association 2006)


SydN - Bleu (appelé ainsi par défaut, il n'a en fait aucun titre) a été un ouvrage qui a connu un accueil très mitigé à sa sortie. Les uns trouvant son intérêt particulièrement limité pour le prix (la plupart n'en saisissant même pas le sens), les autres criant au génie, enfin une BD conceptuelle digne de l'art contemporain ! Pourquoi Bleu te semblait-il nécessaire ? Etait-ce pour toi l'exploration d'une nouvelle voie ou une continuité logique ?

LT - Nécessaire, je ne sais pas. En tout cas, ça me semblait intéressant d'avoir cette démarche au moins une fois en bande dessinée. Et surtout d'avoir une vraie histoire, pas faire simplement quelque chose d'esthétisant.

SydN - Considères-tu Bleu comme une bande dessinée abstraite (qui n'est pas dans la représentation figurative), ou une bande dessinée minimaliste ? Quelles différences fais-tu entre les deux ?

LT - L'intérêt était qu'elle soit abstraite. Mais ça entraînait forcément qu'elle soit minimale, parce que je suis paresseux. Je ne pense pas que j'aurais passé des heures sur des grandes pages abstraites pleines de hachures.


Album sans titre, surnommé par défaut Bleu (L'association 2003)


SydN - Tu aimes bien te donner des défis à relever. Quel pourrait être ton défi le plus fou (en bande dessinée)?
LT - C'est celui que je relève depuis un moment, c'est à dire : le défi de me trouver toujours un nouveau défi.

SydN - Y a-t-il des auteurs minimalistes dont tu regardes les travaux ? Penses-tu avoir influencé certains auteurs dans ce domaine ? Et toi-même as-tu été influencé ?

LT - J'aime bien quand il y a une histoire. A partir de là, j'accepte n'importe quelle sorte de dessin. Quant à mes influences minimalistes...hummm... La Linéa et le Smiley ? D'ailleurs, savez-vous que je suis mandaté par le fils de l'inventeur du Smiley pour être un des ambassadeurs de Smiley en France (2 des autres personnes sont Brigitte Bardot et le prince Albert de Monaco).

SydN - Et bien merci beaucoup Lewis d'avoir répondu à ces questions, j'espère qu'elles donneront envie à ceux qui ne connaissent guère cette part de ton œuvre à se pencher dessus avec plus d'intérêt !

LT - Oui, merci. Et qu'ils aillent plutôt en bibliothèque. Pas la peine de dépenser des sous. Gardez-les pour acheter du bon chocolat.




Je tiens à le remercier une nouvelle fois d'avoir répondu à mes questions, ayant depuis longtemps pris la décision de limiter ses interviews, arguant que tout est dit dans ses œuvres. Ce qui est vrai je pense, mais déjà faut-il avoir lu toutes ses oeuvres! Cette interview, se centrant sur ses bandes dessinées minimalistes permettra à certains (je l'espère) de découvrir une des facettes, moins connue, de Lewis Trondheim...

4 commentaires:

Guillaume Bianco a dit…

Super...Un plaisir de lire une interview de trondheim...
Je ne connaissais pas sa planche minimaliste porno.
Tres drole........

Julien a dit…

Hou ça devient haut standing ici !

Bon Trondheim a raison, il vaut mieux lire ses livres. Il s'est pas trop foulé pour les réponses.

Mais bravo à SydN, ça relève de l'exploit de faire une interview avec lui.

SydN a dit…

guillaume> héhé ouais son album la nouvelle pornographie est vraiment bien... Si t'as aimé cette planche, c'est la première, elle installe le concept, après il décline ça ! et certaines sont vraiment très drôle!

Julien> Merci, un exploit je ne sais pas, mais j'ai eu peur d'avoir des réponses encore moins développée qu'ici du genre "oui" "non" "bof"... Donc finalement, ch'ui pas mécontent, au contraire!

Langrais a dit…

ouais y c'est pas foulé, disons que quand une question le fait chier y cherche même pas à répondre... Mais bon, c'est quand même sympa à lire... Mais moins interessant que les précédentes interview!
Je me demande comment t'as fait pour le convaincre, SydN, t'as couché?